XIV
Alors que la cloche sonnait midi dans tout le batiment, Pimprenelle acheva son repas en deux bouchées hatives avant de repartir vers l’observatoire.
Elle ne pensait plus qu’à Lumignon, à cette force étrange qui semblait s’en échapper. Cette contradiction la hantait : si l’étoile était réellement morte, elle aurait d? non seulement émettre un message trop fort pour pouvoir être raté, mais aussi projeter des radiations assez puissantes pour marquer la Terre. Or, rien de tout cela ne s’était produit.
L’hypothèse de Gauthier tenait, mais Pimprenelle ne pouvait s’empêcher de songer à l’inverse. Une idée plus troublante encore : et si l’étoile n’était pas morte ? Si son explosion était encore à venir, avec elle une irradiation massive du monde ?
Elle passa le reste de l’après-midi enfermée dans le laboratoire, aux c?tés de Claironde, qui eut la sagesse de ne pas la déranger. Le silence, d’ordinaire apaisant, s’était mué en un bourdonnement de pensées. Ses doigts tremblaient à force de recalculer les mêmes valeurs, de relire les mêmes spectres.
Mais alors que dix-sept heures devaient être passées, la porte s’ouvrit sans le moindre toquement.
— ? Pimprenelle ! Le prince vous cherche depuis je ne sais combien de temps. Sortez d’ici avant que vous ne me fassiez davantage honte. ?
— ? Alone. ? répondit-elle sans lever les yeux de ses notes. ? Le prince ne serait-il pas heureux d’apprendre que sa protégée s’attelle si durement à la tache ? ?
— ? Allez donc lui demander vous-même. Décarpissez. ?
La lumière sculptait sa noirceur en fines arêtes acérées. Pimprenelle n’eut pas le courage d’argumenter davantage. Elle se redressa, remit un semblant d’ordre sur son bureau et ramassa ses fiches d’un geste las avant de rejoindre la sortie.
Alone salua Claironde, qui ne s’était pas retournée.
— ? Chère cons?ur, je m’excuse du dérangement. ?
Et sans attendre de réponse, il referma la porte.
Pimprenelle, elle, se refusa mentalement de rester une seconde de plus en sa présence. Elle trottina hors de sa portée, n’importe où ailleurs, du moment qu’il n’y était pas.
Elle descendit une enfilade d’escaliers de verre mat et déboucha sur les grandes passerelles suspendues au c?ur du batiment. En contrebas, la lumière ocre de la fin d’après-midi filtrait à travers les baies, tissant des reflets mouvants sur le sol translucide.
Le prince se tenait sur l’une de ces passerelles, accompagné de deux silhouettes qu’elle reconnaissait vaguement : un homme et une femme de sa garde rapprochée, ceux qui gravitaient toujours autour de lui. Pimprenelle fit mine de ne pas les avoir remarqués ; elle se contenta de serrer les poings, son pas claquant sur le verre alors qu’elle se dirigeait vers la sortie.
Elle n’avait aper?u Rhode que rarement durant le dernier mois, et leurs échanges n’avaient porté que sur des banalités. Pourtant, à présent qu’elle allait le retrouver, elle sentait poindre une chose confuse en elle : un mélange de honte, de colère, et peut-être de peur.
Elle attendit dehors, là où l’air était plus franc et plus muet.
– ? Mon prince. Je m’excuse pour l’attente. ? Elles soufflaient ses mots, secs mais justes, dans un presque-chuchotement.
— ? Bonjour, Pimprenelle. Je t’en prie, ce n’est rien. ? dit-il avec un sourire calme. ? Il me semble que tu t’es accoutumée à cet endroit, et j’apprends que l’étude des sciences t’y retient volontiers. ?
Il rayonnait dans ses habits simples de campagne. Tout en lui respirait la paix des jours sans couronne.
— ? Que me vaut l’honneur de votre visite ? ? répondit-elle, trop vite, consciente de jouer la comédie presque mot pour mot qu’ēme lui avait enseigné. Elle se répétait qu’il valait mieux qu’il la croie simple et docile, plut?t que lucide et calculatrice.
— ? Je t’en prie, suis-moi, ? dit-il simplement. ? Je voulais te montrer un endroit. ?
Il prit son bras avec cette aisance tranquille qu’il avait parfois eue, et congédia ses gardes d’un signe avant de tourner à gauche.
Pimprenelle connaissait déjà le chemin clairsemé qu’ils empruntaient ; elle avait exploré chaque recoin du domaine. Dans un sens, cela la rassurait de savoir où ils allaient, et de deviner qu’il l’ignorait. Mais de l’autre, le trouble restait : elle savait pertinemment qu’il n’y avait aucun endroit digne d’être montré de ce c?té.
Ils marchaient en silence depuis un moment. D’ordinaire, Pimprenelle go?tait le silence comme d’autres go?tent le vin. Chez les siens, il signifiait l’apaisement; chez lui, elle craignait qu’il n’éveille plut?t une gêne.
— ? Votre enquête avance-t-elle bien ? ? dit-elle enfin. ? Je ne crois pas qu’il y ait eu d’autres recrues depuis… moi. ? Elle omis sciemment de mentionner Vinciane, de peur de créer une situation facheuse. Il savait sans doute déjà qu’elle avait disparu. Mais personne ne lui en avait parlé, et elle ne voulait pas tendre le baton pour se faire battre.
— ? C’est aimable de t’enquérir de cela. ? Ses yeux souriaient.? L’enquête a porté ses fruits. Et pour te répondre : je ne recrute pas qu’ici, à Luthérel. J’en envoie aussi à la capitale, directement au Palais. ?
Sa voix était sereine et son regard s’évadait vers les champs à l’ouest, qui s'étendaient à perte de vue. Le vent frais faisait onduler les hautes herbes, grasses et dorées, pareilles à des algues lentes flottant dans une mer invisible. Son attitude détonnait avec celle de Pimprenelle qui le scrutait, un peu trop longuement pour que cela reste courtois.
— ? Mais je vais faire une pause, ? reprit-il après un silence. ? Je mentirais si je disais que le voyage ne m’épuise pas. Et puis… je ne peux pas fuir indéfiniment mes obligations. ?
Il se tourna vers elle, son sourire était franc, presque solaire. Elle pensa qu’il avait cette lumière rare des gens qui ne jouent pas à être bons, mais qui le sont simplement. Pimprenelle sentit une étrange chaleur lui courir dans les veines, un picotement au bout des doigts.
— ? Et toi, comment vont tes recherches ? J’ai lu quelques notes… plus fines encore que je ne l’espérais. Mais tu sais, ce n’est pas ainsi que tu parviendras à m’impressionner. ?
Les yeux de Pimprenelle grossirent et sa bouche se tordit légèrement. La pique la blessa plus qu’elle ne voulut l’admettre, emportée dans l’ironie charmeuse de Rhode.
— ? Mes recherches portent de meilleurs fruits que les tiens, et je n’ai pas peur de l’assumer ! ? lan?a-t-elle si vivement qu’elle en oublia même le vouvoiement. Elle détourna les yeux et voulut s’écarter de la prise du prince toujours à son bras, mais il ne lacha pas. Rhode riait d’un rire jeune, trop sincère pour être méprisant, et trop fort pour rester lui aussi poli.
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— ? Ne me dis rien, ? finit-il par dire en retrouvant son calme. ? Je veux lire ton premier papier, et en juger par moi-même. ?
Pimprenelle prit une inspiration, puis répondit d’une voix mesurée:
— ? J’aimerais vous proposez quelque chose. Si vous tenez à lire mon article et que vous le jugez viable, alors j’aimerais que l’on revoie les clauses de mon contrat. Et… j’aimerais aussi recevoir un entra?nement, plusieurs fois par semaine. ?
Proposer un marché au prince était un pari risqué. Mais elle n’avait plus grand-chose à perdre : son corps s’affaiblissait chaque jour. Elle comptait uniquement sur sa bonté pour accepter, parce qu’il n’avait rien à gagner. Et que s’il acceptait, il pourrait très bien ignorer son engagement, après tout, ils étaient seuls et sans témoin.
Elle s’était amaigrie à vue d’?il ; sa peau, autrefois dorée, s’était faite pale comme de la cire. Sous ses yeux, le rouge ne parvenaient plus à cacher le noir de ses cernes. Et ses jambes, surtout, se dérobaient le soir venu, et refusaient de la porter à chaque matin.
Rhode ne répondit pas tout de suite. Il semblait réfléchir, le regard perdu quelque part entre les champs d’algues et le vent.
— ? Et où est-ce que vous m’emmenez, bon sang ? ? s’écria Pimprenelle, soudain agacée d’avoir tant marché sans comprendre le but.
— ? Nous sommes arrivés, voyons. C’est juste en face. ? répondit-il avec cette nonchalance tranquille qui avait le don de la désarmer.
— ? La tour de guet en ruine ? ?
Elle s’échappa de son bras pour aller l’observer de plus près, sans comprendre encore ce que cet endroit pouvait avoir de particulier.
Ils se trouvaient au milieu des grandes herbes dorées – épaisses, souples, presque liquides – qui leur caressaient la peau à chaque pas. Le ciel au-dessus d’eux s’arrondissait en une vaste coupole ocre, où tournoyaient de lentes volutes de nuages. La tour, à moitié écroulée, dressait encore sa carcasse de pierre ; des blocs de calcaire brisés per?aient la mousse verte et le lichen bleu, comme le squelette d’un ancien colosse.
— ? Ah, tu connaissais déjà ? ? lan?a le prince, un sourire en coin, en s’approchant d’elle.
— ? Hum… Je savais simplement que c’était une tour en ruine, ? répondit-elle, en se pin?ant les lèvres d’avoir avoué trop vite.
— ? Eh bien, dans ce cas, laisse-moi te la montrer quand même. ?
Il contourna les blocs de pierre qui saillaient du sol, enjamba un pan de mur et se pencha vers une ouverture à demi dissimulée sous les ronces. La porte semblait trop petite pour être celle d'origine, pensait Pimprenelle.
— ? C’est un ancien abri de Dr?les. ? expliqua Rhode. ? Plus habité à ma connaissance… mais avec vous, on ne sait jamais vraiment. ? Il eut un sourire presque enfantin, et se glissa à l’intérieur comme s'il était chez lui.
Pimprenelle demeura sur le seuil. Le voir de nouveau fouler un lieu Dr?le sans la moindre hésitation lui serra la gorge. Elle avait la désagréable impression qu’il venait, une fois encore, de leur voler quelque chose.
— ? Vous savez, je ne sais pas ce qui vous a fait penser que c’était une bonne idée de m’emmener ici. ? Elle croisa les bras, dans un geste convaincu.
?D’après l’odeur, il n’y a plus personne depuis longtemps. Et c’est s?rement à cause de visiteurs comme vous. ?
?Vous qui avez tant de manières et de politesse, vous entrez dans un dortoir sans même songer à ce que cela implique. Chez nous, quand une odeur étrangère souille un abri, il doit être détruit. Complètement. Et un autre doit être bati ailleurs. ?
Elle marqua une pause, puis ajouta d’un ton plus bas :
? C’est une vraie plaie, vous savez. Les architectures sont complexes à construire, chacune nous prend des années à construire.”
Elle le fixa dans l’ombre, les yeux miroitants comme deux reflets de lune.
? La maison-basse que vous avez cambriolée, d’ailleurs, a sans doute déjà été détruite. ?
Le silence tomba, léger et diffus comme une fine poussière dans l’air. Puis Rhode s’avan?a hors de la tour. S’il était honteux, rien dans son maintien ne le trahissait : il gardait cette prestance tranquille qui lui était naturelle.
Quand il parla, sa voix fut claire et filait droit comme une étoile :
— ? Je m’excuse platement. Je n’en avais absolument pas conscience. Mes intentions n’étaient pas mauvaises… Je pensais simplement que cela te ferait plaisir de revoir un endroit familier. ?
Il baissa légèrement la tête.
? Je suis bien loin de vos manières de vivre. Il ne m’était même pas venu à l’esprit que ce que je faisais…ne se faisait pas. ?
Le prince s’excusait. Ces mots-là, elle les aurait crus impossibles.
Le Roi Thüle, disait-on, ne demandait jamais pardon, pas même aux dieux. Les chroniques, les fresques, les chants le peignaient inflexible, plus statue que souverain. Et pourtant, son fils venait de baisser les yeux.
Ces excuses, au lieu de l’abaisser, renfor?aient son autorité à ses yeux. Elle sentit une chaleur monter dans sa poitrine, un mélange d’admiration, de trouble et de foi.
Le silence revint, caressant. Le vent souleva une mèche des cheveux du prince. Puis, il reprit :
— ? Très bien. J’accepte ta requête. Si ton travail me surprend, nous reverrons ces clauses… et je t’enseignerai ce que je peux. Mais il faudra que tu me dises ce que tu entends par “entra?nement”. ?
Pimprenelle sentit ses dents briller dans un sourire qu’elle n’arrivait pas à retenir.
— ? Oh, merci mon prince ! Et vous savez… le chemin jusqu’ici me suffit déjà. ?
Elle avait dit cela d’un ton léger, mais son c?ur battait fort. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas vu le soleil. Et là, debout à ses c?tés, elle se sentait soudain ensoleillée.
Rhode intrigué, changea de sujet une nouvelle fois :
— ? Mais dis-moi… tu sens vraiment les odeurs laissées dans les lieux ? ?
Elle plissa ses yeux sournois, faussement grave.
— ? Oui, et je peux même voir à travers les vêtements. ?
Il éclata de rire, le son rebondissant contre les pierres fendues.
— ? Charmant. ?
— ? Mais vous m’avez amenée ici pour une raison, non ? ? demanda-t-elle, reprenant son sérieux.
— ? Oui. Je voulais t’inviter à un événement mondain. Je tenais à discuter un peu avant, voir tes progrès de langage. Tu sais te tenir… quand tu le veux bien. ? Son sourire s’élargit, taquin. ? J’espère simplement que tu ne t’adresseras pas aux autres comme tu viens de le faire.?
Ils reprirent le sentier, s’enfon?ant dans la lisière de la forêt.
— ? Pourquoi vous donner cette peine ? ?
— ? Parce que je crois en toi. Et si tes papiers sont concluants, tu devras t’habituer à ce genre d’événement. ?
Il la regarda du coin de l’?il.
? En plus, c’est un opéra particulièrement intéressant. ?
— ? Un opéra ! ? s’exclama-t-elle, les yeux brillants.
— ? Ravi d’apprendre que tu aimes. Nous devrions partir dans deux jours. ?
— ? Mais le lendemain, c’est le Décaméron. Je m’y suis inscrite il y a des mois. ?
— ? Ah ! Tu as eu cette chance. Tous les Augures y seront, dont moi évidemment. Ne t’en fais pas, nous t’y conduirons sans problème. ?
Le problème était moins l’organisation des transports, mais la fatigue sociale que l’opéra allait lui créer. Mais elle ne voulait rater le Décaméron pour rien au monde.
C’était le seul moment de l’année où les étoiles s’approchaient le plus des vivants: dix jours sans nuages. Depuis les montagnes sacrées, le ciel semblait se fendre ; des milliers de pèlerins dormaient à la belle étoile, et les voix célestes parlaient à travers la lumière. Le Roi lui-même y traduirait leurs messages, et ce miracle n’arrivait qu’une fois par cycle.
Mais depuis la réforme, le pèlerinage autrefois ouvert à tous est maintenant soumis à une inscription et à un nombre de places limitées. Les années précédentes, elle n’avait pas pu s’y rendre. Cette fois, elle ne manquerait pas son tour.
Elle pensa d’ailleurs à son papier, qu’elle devait rendre dans quelques jours. Entre l’Opéra et le Décaméron, il lui faudrait courir. Demain, décida-t-elle, elle devra le boucler au plus vite.

