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Chapitre XIII

  XIII

  –“Ah Pimprenelle, te voici déjà, ? dit Claironde en s’approchant de la haute table. ? Je ne serai pas loin, mais je ne t’aiderais pas pour la manipulation, te sens-tu capable de la faire seule ? ?

  –? Oui, aucun problème, ? répondit la Dr?le avec un léger sourire. ? La salle n’est pas réservée pour l’après-midi, n’est-ce pas ? ?

  –“Elle ne l’est pas, prend le temps que tu souhaites.” Le sourire de la chercheuse était doux, mais voilé d’une énigme. Elle fit une pause, puis ajouta, dans une lumière d’amusement : ? D’ailleurs, nous ne nous sommes point revues depuis l’autre jour… Merci de m’avoir rapporté la thèse de mon élève. Il devra la reprendre en entier ! ? Elle ponctua ses mots d’un rire clair, semblable au tintement d’un verre de cristal.

  Pimprenelle se sentit gagnée d’une chaleur discrète. Elle appréciait Claironde, et regrettait qu’elle ne connaisse que mal ses travaux.

  –? Dis-moi, ? reprit la grande femme, ? es-tu prête pour ton premier écrit ? Ne t’impose pas trop de pression. Tous savent que tu n’es ici que depuis un mois à peine. Il faut des années aux étudiants pour composer un texte qui vaille lecture. ?

  Claironde mesurait près de deux mètres. Sa silhouette, haute et diaphane, paraissait faite d’ombre et de clarté mêlées. Son teint, d’une paleur lunaire, contrastait avec ses cheveux sombres dans une matière semblable à ceux d’ēme : longs, presque opalescent, comme filés de verre et de lumière. Ses vêtements, d’un tissu mouvant, semblaient flotter à chacun de ses pas, si bien qu’on e?t dit qu’elle glissait plus qu’elle ne marchait.

  –? Je n’en sais rien, murmura Pimprenelle. J’ai quelques pistes, mais rien qui mérite d’être écrit. ?

  –? Peut-être qu’avec celle-ci tu trouveras matière à récit. ? Le sourire de Claironde prit une nuance malicieuse. Elle se détourna et regagna l’autre bout de l’observatoire pour se plonger dans ses simulations quotidiennes. Ses doigts effilés comme des antennes, rappelaient les pattes d’une araignée patientant au centre de sa toile. Et Pimprenelle songeait qu’elle était probablement de la même race que sa domestique.

  La géante rouge qu’on lui avait confiée se nommait Lumignon, en raison de sa lumière, concentrée en un minuscule point de feu dans le ciel, mais ceinturée d’un halo mouvant. Les pellicules de matière arrachées à l’astre, prisonnières de sa gravité mourante, flottaient autour d’elle comme les vestiges d’un manteau en lambeaux.

  Plusieurs voies existaient pour déchiffrer ses signaux :

  Celle des mathématiques, qui donnait une traduction abstraite, complètement sortie de la réalité, tant générale que pointue. Elle permettait de comprendre un message de manière cohérente, et de déduire voire d'anticiper certaines situations. Il y avait ensuite la méthode de l'observation et de l'écoute, qui était elle, basée uniquement sur l'expérience fragile des sens. Elle est très efficace pour détecter une faille, ou une erreur. Par exemple: “Les équations racontent qu'un tel phénomène ne saurait être, à moins que nous n’explosions sur-le-champ. Pourtant, devant nos yeux, ce phénomène se manifeste, et nous demeurons encore en ce monde.” Ce n’est pas que les mathématiques se trompent, c’est que toute méthode à son axe de perception. Les mathématiques relèvent des choses invisibles, et les sens révèlent des schémas impensables.

  Enfin, il y avait la méthode du livre qu'elle avait dérobée il y a des semaines dans la salle des ma?tres. Mais elle n’était certainement pas prête à l’utiliser.

  Elle opta dans un premier temps pour l’observation et un peu de lecture, parce que de toute évidence, cette étoile avait déjà été étudiée en long et en large. Dans les documents que Claironde lui avait fournis, les astrologues sont formels : l’étoile en question est morte depuis des décennies, peut-être même un siècle. L’information n’étant pas encore arrivée jusqu’à la Terre, ce qu’on observe actuellement dans le ciel n’est qu’un fragment du passé.

  Sa disparition aurait d? envoyer un signal éclatant, comme à chaque mort stellaire. Mais cette fois, personne ne l’a enregistré, une simple erreur humaine, affirment-ils dans les archives. Et l’affaire avait été close : puisque la Terre n’avait subi aucune conséquence, à quoi bon s’y attarder?

  Pimprenelle s’installa, tirant les images de l’enveloppe qu’avait été déposée sur son bureau. à l’intérieur, les clichés encore tièdes de la nuit précédente. Elle avait programmé le télescope la veille, pour qu’il travaille seul dans le ciel sombre, guidé par une petite horloge mécanique.

  Très t?t au matin, les astronomes dits opérateurs avaient déjà accompli leur office. Ils sont chargés de recueillir les images brutes captées par les instruments, de les développer dans le silence des laboratoires. Ils les examinent d’un ?il attentif, avant de les apporter aux étudiants pour qu’ils puissent les étudier. Si elles sont jugées valides ou intéressantes, ils reviennent les chercher ensuite, pour les ranger dans les archives profondes des batiments.

  Elle étala les photographies, et fort heureusement, elles étaient viables. Elles tremblaient d’un léger flou, mais les couleurs s’y distinguaient avec netteté. Pimprenelle observait la lumière de l’étoile et la décomposait, pour remonter aux éléments chimiques qui la composent. Le vert bleuté dans la partie centrale est émis par les atomes d'oxygène. Cette teinte est nommée “aurorale” dans le manuel qu’elle consultait entre deux regards, car c’est la nuance que portent les aurores boréales.

  Sur la partie inférieure, le rouge vient en partie de l’hydrogène et de l’azote. Puis il y avait aussi le jaune du sodium: des éléments familiers au soleil. Mais elle y découvrait aussi un élément chimique inconnu. Elle en resta un instant suspendue. Elle était certaine de ne pas l’avoir vu en cours, et son manuel ne reportait rien de similaire. Intriguée, elle voulut fouiller davantage.

  Elle se leva, un peu vaseuse de sa longue lecture et se dirigea vers la bibliothèque. Son but était de demander dès le premier venu, s’il savait quelque chose de cet élément inconnu. Cela faisait froncer des sourcils, certes, mais l’efficacité en valait la peine. Ici, tout le monde en savait plus qu’elle sur les étoiles.

  Elle s’approcha d'une jeune personne qui relisait nerveusement ses notes.

  — ? Excuse-moi de te déranger… As-tu déjà travaillé sur Lumignon ? ? demanda-t-elle.

  Il leva des yeux ronds, d’une tête de poisson hagard. Pimprenelle, craignant d’avoir parlé une langue étrangère, précisa aussit?t, d’un ton un peu trop enjoué :

  — ? La géante rouge, tu sais bien. ?

  If you discover this narrative on Amazon, be aware that it has been stolen. Please report the violation.

  — ? Hm… oui, j’ai bien eu quelques travaux dessus, mais ce n’est pas mon domaine, excuse-moi. ? Il baissa aussit?t les yeux vers ses fiches, comme pour clore la conversation.

  Pimprenelle n’en démordit pas. Son sourire se fit plus éclatant, un peu trop proche de son visage.

  — ? Tu connais quelqu’un qui pourrait m’aider ? ?

  Le malheureux, mal à l’aise, fit un signe rapide de la main en direction d’un camarade assis à l’autre bout de la table. Celui-ci, relevant la tête, échangea avec lui un regard suppliant.

  Pimprenelle se tourna vers le nouvel étudiant qu’elle reconnut aussit?t, et s’assit sans attendre à c?té de lui.

  — ? Bonjour, tu connais bien Lumignon c’est ?a ? ? dit-elle sans préambule. Avant qu’il ne proteste, elle ajouta d’un ton triomphal : ? Tu me dois bien ?a, j’ai apporté ton dossier à Claironde, tu te rappelles ? ?

  En vérité, elle se souciait peu de cette dette, mais la ruse avait parfois du bon.

  — ? Oui, et merci encore d’avoir porté ma thèse à Claironde… même si ?a n'a pas suffit à me porter chance. Je dois reprendre toute mon introduction. ? Pimprenelle éclata d’un rire franc qu’elle tenta rapidement d’étouffer. Elle revoyait le visage de Claironde, sournoise et implacable d’il y a quelques heures. L’étudiant, surpris, esquissa un sourire maladroit, sans trop saisir la cause de son amusement. Mais le rire de Pimprenelle avait ce don de se répandre comme une flamme, et la gêne se dissipa aussit?t.

  — ? Oui, je connais Lumignon, reprit-il, plus détendu. Que puis-je faire pour t’aider ? ?

  Pimprenelle se redressa fièrement, persuadée que sa ruse avait porté ses fruits. Elle se félicitait intérieurement de se montrer si dégourdie avec les autres races, oubliant que c’était surtout l’enseignement patient d’ēme qui l’y avait accoutumée.

  — ? En fait, je l’observais et… ? commen?a-t-elle.

  Mais une voix irritée les coupa net :

  — ? Taisez-vous ! C’est une bibliothèque, pas une foire ! Nous avons des examens à réviser, bon sang ! ?

  Le rouge leur monta aux joues à l’unisson. Honteux, il fourra ses papiers dans son sac avec une hate fébrile. Pimprenelle l’aida à rassembler ses livres, empilant les volumes dans ses bras pour hater leur fuite.

  — ? Je suis vraiment désolée de t’incommoder ainsi… ? souffla-t-elle.

  Il ignorait sans doute que, chez les Dr?les, les excuses étaient rares et pesaient toujours lourd. Elle s’était prise d’affection pour cet inconnu.

  — ? Mais non, vraiment, ce n’est rien. Où veux-tu que nous allions ? Il fait clair aujourd’hui, et la pluie nous laisse en paix. Nous pourrions parler dehors. ?

  Elle réfléchissait à pourquoi elle l’appréciait alors qu’ils ne se connaissaient pas, et dans sa hate, elle oublia de lui répondre. Elle marchait rapidement vers la sortie pour s’installer au dehors, le thésard sur ses talons.

  Peut-être qu’elle avait été privée trop longtemps de l’amour de sa terre, de Pluton, d’un simple amour propre. Et c’était pour cela qu’elle s’attachait à la moindre bonté re?ue. Elle se surprenait aussi à apprécier Claironde plus qu’elle ne l’aurait d?. Cela se tenait donc.

  — ? Tu ne m’entends pas ? ?

  Elle sursauta et se retourna vers lui, recomposant comme à rebours les sons qui lui avaient échappé un instant plus t?t.

  — ? Je me nomme Pimprenelle, du secteur de recherche. Et toi ??

  Il la regarda, mi-perdu, mi-amusé, avant de répondre avec simplicité :

  — ? Gauthier. Thésard en mécanique quantique. ?

  Ils s’assirent tous deux par terre, sans cérémonie, comme deux enfants.

  — ? Il y a un élément chimique qui n’est pas recensé lorsque j’observe les lumières de Lumignon, ? dit-elle sans détour.

  — ? Ah ! ? s’exclama-t-il en penchant la tête. ? Ce flou-là est connu des chercheurs. Mais on ne l’enseigne pas, non. Entre étudiants, chacun y va de sa théorie depuis quelques années, c’est presque une blague maintenant. ?

  Pimprenelle se pencha vers lui, les yeux pleins d’impatience.

  — ? Je t’en prie, dis-moi tout ce que tu sais. ?

  — ? Eh bien… ce que nous savons, murmura-t-il enfin, c’est que l’élément étrange que tu as vu n’a rien de neuf. Les géologues le connaissent depuis longtemps. On le retrouve dans les vieilles pierres de la Terre, des roches agées de millions d’années. Leur idée est qu’il s’agit d’une force ancienne, radioactive sans doute, qui aurait irradié notre monde jadis, dans un age si lointain qu’aucun récit ne saurait en donner l’échelle. Mais… ? Il haussa légèrement les épaules. ? La communauté astronomique s’en moque. Déjà parce que la géologie est jugée trop molle… et surtout parce que cela ne cadre pas avec ce que nous observons dans le ciel. ? Il marqua une pause avant de conclure:

  –“Si la géante morte contenait effectivement cette même énergie radioactive, elle aurait d? irradier la Terre dans sa mort, il y a un siècle. Or, il ne s’est rien produit.”

  Pimprenelle hocha la tête, attentive, les mains jointes contre ses genoux.

  — ? Et alors ? Quelle est ton idée ? ?

  Il hésita, mordillant sa lèvre, puis se lan?a, soudain plus vif, comme quelqu’un qui s’apprête à montrer un tour de passe-passe.

  — ? La théorie qui circule entre les étudiants… c’est qu’il y a bien cette énergie radioactive au c?ur de Lumignon. Mais ce que nous voyons n’est pas la vérité nue. Le halo de poussière qui l’enveloppe agirait comme un miroir déformant, grossissant sa lueur qu’elle émet. Un peu comme si cette brume stellaire diffractait la lumière qui passe à travers. Depuis nos instruments, on croirait percevoir davantage de cette force qu’il n’en existe réellement. Cela expliquerait pourquoi la Terre n’a pas été soufflée par les radiations. ?

  — ? Et que disent les calculs ? ? demanda-t-elle vivement.

  — ? Qu’ils se tiennent, justement. Mais les ma?tres trouvent cela trop hardi… et puis, entre nous, la plupart n’aiment guère les géologues. Ils ne croient même pas en une possible énergie inconnue. ?

  Le vent frais passait dans ses cheveux courts. Gauthier tourna son regard vers Pimprenelle, cherchant à sonder ses pensées. Elle per?ut son hésitation et, prenant de l’assurance, répliqua :

  — ? Sommes-nous certains qu’elle soit bien morte, cette étoile ? ?

  Gauthier demeura figé, ses lèvres entrouvertes, comme s’il n’y avait jamais songé de lui-même. Pimprenelle reprit, plus confiante encore :

  — ? Lumignon n’est-elle pas massive ? Je ne me souviens plus de sa masse exacte, mais une telle étoile devrait se transformer en trou noir, ou quelque chose d’approchant. Ce devrait être facile à confirmer. ?

  — ? Je ne comprends pas, ? dit-il d’un ton incertain. ? Nous voyons littéralement sa supernova dans le ciel. Mais si tu veux le vérifier, libre à toi. Je ne suis pas expert en la matière… je ne pourrais pas plus t’aider. ?

  Il eut un sourire un peu las, comme pour signifier qu’il jugeait sans doute cela une perte de temps. Pourtant il ajouta :

  — ? Mais si tu trouvais quelque chose… tu m’en ferais part ? J’avoue être curieux.?

  Son visage se fendit d’un sourire véritable, et des plis vinrent creuser sa peau constellée de menues taches brunes qui s’étendaient jusque sur son cou et ses bras.

  — ? Bien s?r ! Mais en ce cas, tu devras m’aider à rédiger mon premier papier. ?

  Il éclata d’un rire franc et sonore, et acquies?a volontiers avant de se lever pour la saluer, s’excusant de devoir déjà repartir.

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