XV
Elle ne dormit presque pas de la nuit. Tout ce qu’elle couchait sur le papier, à son bureau, lui paraissait obscur et inachevé. Son hypothèse, celle d’une Lumignon encore vivante, se dressait devant elle comme un phare incertain : elle sentait qu’au lieu d’observer avec impartialité, elle cherchait désespérément à prouver ce qu’elle croyait déjà.
Ce n’était peut-être pas un argument solide, et pourtant, une intuition obstinée murmurait que ce qu’elle voyait n’était pas la supernova de l’étoile mais autre chose, un drame encore en suspens. Ses calculs la décourageait : les chiffres s’emmêlaient, ses raisonnements s’émiettaient, et l’effort devenait stérile. à force de tourner en rond, elle en venait à penser qu’ils avaient été stupides de lui demander d’écrire un article scientifique.
Je ne vois guère ce que quelqu’un comme vous pourrait nous apporter.
Elle repensait aux propos d’Alone d’il y a un mois, et iel n’avait pas tort. Qu’avait-elle de plus à offrir qu’un étudiant de première année ?
Elle se leva soudain de sa chaise et se posta devant la fenêtre — cette même fenêtre qu’elle avait franchie, la toute première fois, avec Vinciane. Sa main caressait machinalement l’encadrement froid. Et si les chercheurs avaient déjà résolu cette contradiction qui la hantait ? Et s’ils savaient depuis longtemps que ce qu’ils observaient n’était pas l’explosion mortelle de Lumignon ? Elle revoyait le sourire espiègle de Claironde, qui l’avait encouragée à faire de cette géante rouge le c?ur de son travail.
Elle ouvrit la fenêtre ; l’aube n’était pas encore levée. L’air glacé entra d’un coup, comme un avertissement. Il fallait qu’elle soit certaine de quelque chose. Elle posa son pied nu sur la pierre, le souffle du vent soulevant le tissu de son pantalon de nuit dans un mouvement de recul, comme pour lui dire que c’était une mauvaise idée.
Elle passa la tête par l’encadrement, puis se hissa sur une corniche qui saillait du mur de la tour. à droite, un renfoncement permettait de grimper plus haut ; elle s’y engagea, consciente de la faiblesse de ses muscles. Chaque mouvement lui rappelait combien elle avait besoin d’entra?nement. Ses mains trouvaient à peine leur prise, tant son esprit était ailleurs.
Et si la réponse n’était pas d’ordre cosmologique mais politique ? Alors son r?le serait bien différent dans cette histoire.
Elle gardait les bras dépliés et tendait ses jambes, essayant de répartir ses forces pour éviter les crampes. Elle imitait mentalement Pluton : contracter, expulser tout l’air, puis se déployer et inspirer. Cette discipline corporelle lui donnait un semblant d’élan ; elle progressait, plus vite qu’elle n’aurait cru. Déjà elle voyait son objectif : le large balcon arrondi.
Dans un petit saut, elle agrippa le rebord. Ses bras tremblaient, ses muscles flanchaient. Elle n’arriverait pas à se tracter ainsi. Dans un geste désespéré, elle lan?a une jambe entre les barreaux et poussa de toutes ses forces pour se hisser au-dessus. C’était disgracieux, mais tout de même efficace. Elle se retrouva, haletante, sur le seuil du balcon.
La douleur qui vibrait dans ses muscles clarifiait son esprit. Elle regrettait déjà ce qu’elle faisait, mais le retour en arrière était impossible. Elle pria les étoiles de ne pas se faire exécuter pour s’introduire ainsi dans les appartements d’un Augure. Elle resta un instant droite, figée. Un premier jappement de strix matutinal éclata dans le jardin. Elle prit ce cri comme un encouragement des étoiles. Mais en vérité, même le silence l’aurait confortée. Résolue, elle poussa la baie vitrée.
Elle pénétra dans la salle d’eau spacieuse de Rhode. Un petit bassin s'étendait là, creusé au centre du sol de pierres chaudes. Le plafond, haut dans la pénombre, semblait orné d’une fresque où des animaux couraient en cercle. Pimprenelle ne s’y attarda pas : elle passa, presque furtive, et poussa la porte légère qui menait, supposait-elle, dans la chambre.
Elle marcha silencieusement vers le prince endormi. Les bijoux de ses cheveux tintaient contre ceux de ses oreilles, un bruit ténu mais coupable. Elle resta là un moment, penché sur lui. Et réprima aussit?t les pensées obscènes qui éclataient comme des bulles dans son esprit. D’un geste infime, elle tenta de le réveiller sans l’effrayer.
Elle tendit la main vers lui.
Le mouvement n’alla pas plus loin. En un instant, il s’était retourné. Sa main claqua sur son poignet, la tordit et la tira vers le bas. Pimprenelle heurta le sol, l’air coupé. Une lame froide se posa sous sa gorge.
Elle voulut crier, mais il resserra sa prise, pas assez pour la blesser, juste pour l’avertir. Elle resta immobile, le souffle court. Le métal lui griffait la peau.
— Rhode… je vous en prie.
— Qu’espériez-vous faire ? Sa voix était rapeuse, éraillée par la colère.
Elle se tortilla comme un ver pris au piège, confuse et honteuse.
— Je voulais vous poser une question… Lachez-moi, je ne suis pas armée.
Il obéit, non sans brusquerie, et la fit pivoter jusqu’à ce que leurs visages se rencontrent. Ses yeux à elle étaient agrandis, emplis de frayeur. Son souffle, court et tremblant, formait un petit nuage dans l’air froid. La morsure de la nuit s’était glissée dans la chambre, et Pimprenelle réalisa soudain qu’il faisait plus glacial encore qu’au dehors. La température chutait toujours plus à mesure que le regard du prince se faisait plus dur. Elle se demandait si ce n’était pas de lui, que venait le froid qui engourdissait ses doigts.
— Es-tu devenue folle ? gronda-t-il. Si tu avais crié, tu serais déjà au chevet d’un ge?lier.
Il approcha son visage, si proche qu’elle sentit son souffle. Les cheveux sur la nuque de Pimprenelle se dressèrent à mesure que l’effroi la gagnait, que le froid s'infiltrait dans ses os.
— Pose ta question, et repars.
Il marqua une pause. Son regard glissa sur elle, sans chaleur.
— Que je puisse vite oublier ta venue.
— Vous ne baisserez pas cette lame ? demanda-t-elle, la voix fragile.
— Non, répondit-il aussit?t.
Un silence tomba entre eux, aussi tranchant que l’acier entre leurs souffles.
— Ma présence ici… elle est politique, n’est-ce pas ?
— Que dis-tu là ? fit-il, fron?ant les sourcils.
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Son regard se figea malgré lui sur la tenue légère qu’elle portait, puis sur ses mains couvertes de poussière de pierre. Il finit par baisser la lame, sans répondre.
Pimprenelle en profita pour se redresser. Elle s’assit, frotta son épaule endolorie, cherchant ses mots.
— J’écris mon papier, dit-elle enfin. Même si j’ai à dire, je suis incapable de le démontrer. Je ne peux pas écrire comme le feraient des huitièmes ou des dixièmes années.
Elle releva la tête, le défi au bord des lèvres.
— Et même si j’y parviens, vos prêts-brevets le censureront, comme les trois quarts des articles avant le mien.
Ils se fixaient. Ses mots claquaient dans le silence, et chacun pesait un peu plus lourd que le précédent.
— Qu’est-ce que vous cherchez à faire de ma présence ici ? reprit-elle plus bas. J’ai besoin que vous soyez honnête. Si vous avez réellement besoin de moi.
Sa voix se fit plus tremblante, mais elle ne détourna pas les yeux.
— Parce que je ne sers pas la science, n’est-ce pas ? Je ne sers pas même la politique de Thüle… Je sers la v?tre.
Un silence s’ensuivit, lourd comme une cha?ne. Il la regarda sans répondre, les yeux sombres, opaques, comme si la faible lumière de l’aube n’osait pas les toucher. Rhode se détourna, passa une main sur son visage, puis tira le drap de son lit. Il le lui tendit, sans un mot. Elle hésita, puis le prit, se couvrant les épaules.
Il s’assit sur le bord du lit, un sourire amer aux lèvres.
— Je suppose qu’on peut voir les choses sous cet angle, dit-il enfin.
Il parla d’une voix mesurée, mais chaque mot semblait retenu de justesse, comme s’il craignait qu’ils ne s’enflamment d’eux-mêmes.
— J’agis indépendamment. Dans ce que je crois juste pour le royaume. Mon père s’en moque, tant que je ne trouble pas l’ordre. Il pense que tout cela n’est qu’un passe-temps d’érudit.
Sa machoire restait tendue.
— Et pour les prêts-brevets… disons que je ne partage pas toutes les décisions royales.
— Dites-le à la fin ! trancha Pimprenelle en se redressant brusquement. Pourquoi est-ce que je suis là ?
— Je te l’ai déjà dit, Pimprenelle. Pour enquêter sur les étoiles.
Sa voix se fit plus sèche, plus rapide, comme s’il craignait que ses propres pensées ne lui échappent.
— Foutaises !
Le mot jaillit, presque en un cri.
— Les étoiles? Même Pluton les entend. Et je suis certaine que c’est elles qui ont bien faillit me noyer! Tout ce que mon enquête révèle, c’est que le vrai problème, c’est vous. Et de votre royaume malade, gouverné par la peur et les censeurs.
Rhode eut un bref rire, sans joie.
— Tu es na?ve si tu crois que je t’aurais envoyée ici sans savoir ce que tu découvrirais. Et tu l’es encore plus si tu penses que les prêts-brevets censurent sans raison.
Il s’était levé, et sa haute silhouette projetait une ombre sur elle. Rhode marcha, un pas, deux. Une tension trop longtemps contenue trouvait enfin une brèche.
Pimprenelle sentit la pièce rétrécir autour d’eux. Ses propres pensées se heurtaient, et le froid qui lui gla?ait les jambes sembla soudain remonter jusqu’à sa poitrine. Elle n’aurait pas voulu entendre ce qu’il allait dire. Elle aurait voulu sortir, avant que son destin ne soit scellé par ce qu’il allait se faire entendre. Mais ses jambes ne répondaient plus.
Rhode s’était arrêté au centre, immobile, le regard fixé sur rien. Ses lèvres remuaient à peine, comme s’il luttait contre ses propres mots.
Puis, d’une voix rauque, il lacha :
— Le Roi n’entend pas les étoiles.
Un météore sembla percuter la pièce.
Pimprenelle resta pétrifiée. Son c?ur battait si fort qu’elle crut sentir la pierre vibrer sous ses genoux. Elle chercha le mensonge sur son visage, une ironie, une trace de cynisme. Il n’y avait rien. Elle sentit alors quelque chose céder en elle, une certitude vieille comme le monde. Ses yeux restaient fixés sur son visage, les lèvres entrouvertes, incapable de parler.
Rhode restait debout, les épaules raides, le regard perdu vers la fenêtre où l’aube grise filtrait à travers les vitraux. Il semblait étrangement aussi stupéfait et ébranlé qu’elle. Comme si les mots qu’il venait de prononcer lui échappaient encore, comme s’il découvrait leur sens en même temps qu’elle.
Quand il parla de nouveau, sa voix n’était plus qu’un souffle :
— En vérité, aucun Augure ne les entend plus. Pas depuis des siècles. Moi non plus.
Il leva les yeux vers le ciel, comme s’il s’attendait à être foudroyé pour l’avoir dit.
Elle vit dans ses yeux, la stupeur et la peur nue. Pour la première fois, Rhode lui parut désarmé. Et sous la fatigue, elle crut voir, l’espace d’un souffle, un désespoir si profond qu’il n’aurait jamais d? appartenir à un futur Roi.
Elle tenta de parler, mais sa voix se perdit dans sa gorge.
— J’ai la sensation qu’on m’écrase sous une pierre, murmura-t-elle.
— Oh oui. Le silence est lourd à porter.
Elle inspira bruyamment avant de reprendre:
— Pour gouverner le pays, comment…
Rhode la coupa, sans brutalité, mais avec cette urgence de ceux qui craignent leurs propres mots.
— Il ne le fait pas. Il improvise. Il réforme, il censure, il comble le vide avec des lois.
Elle secoua la tête, comme si elle pouvait chasser cette vérité du monde.
— Et c’est pour cette raison que tu es là, souffla-t-il. J’ai besoin que quelqu’un me dise que les dieux ne nous ont pas oubliés.
Les mots tombaient comme un couperet.
— Et les autres recrues ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
Rhode eut un sourire las.
— Beaucoup d’escrocs. Je crois à la science, au progrès, mais c’est trop lent. J’essaie une autre voie depuis six ans : aller au contact du peuple, glaner des fragments, des signes, n’importe quoi. Mais la plupart ne cherchent qu’à plaire à la Couronne.
— Pendant ces six ans… murmura-t-elle, relevant la tête. Il ne s’est trouvé personne pour vous être utile ?
Son silence fut sa seule réponse.
Il passa une main sur son visage, comme pour effacer ce qu’il venait de dire.
— Je ne sais pas pourquoi je t’ai raconté tout ?a. Tu as tes réponses. Sors d’ici, maintenant.
Ses mots lui firent prendre conscience de la réalité autour d’eux. Elle voulut obéir, se redressa sur ses genoux. Le froid anormal de la pièce mordait jusqu’à l’os.
Quand elle posa le pied au sol, sa cheville se déroba. Un craquement sec fit crisser les dents du prince.
— Tu ne veux pas plut?t me dire que tu t’es paralysée sur place ? fit Rhode, mi-exaspéré, mi-inquiet.
Elle grima?a.
— Je n’arrive pas à me lever.
Elle tenta de se redresser encore, mais ses muscles avaient bleuis, et se secouait de spasmes incontr?lables. Rhode soupira :
— Tu ne vas pas apprécier ce que je vais faire.
— Non, je refuse qu’on me porte ! protesta-t-elle aussit?t.
Mais déjà il s’était penché. Ses bras passèrent sous les siens, ses épaules solides vinrent se caler contre son torse. Un instant plus tard, ses pieds ne touchaient plus le sol.
Le monde oscilla. Le parfum de pierre froide et de gel s’effa?a sous celui de la chaleur d’une légère transpiration et d’une senteur de coton. Elle se sentit vide de peur, de colère, de tout. Sa tête se laissa aller contre lui, et son souffle se calqua sur le sien. Elle ne savait pas où il la menait, ni si elle était maintenant. Et dans le balancement régulier de ses pas, le sommeil l’emporta.

