Le plafond du bureau n’a rien d’intéressant.
Une fissure fine près du néon, une trace plus sombre là où l’humidité a gagné je les connais par c?ur. Je suis allongé sur le canapé, les bras croisés sur le torse, immobile comme si bouger risquait de faire tout s’effondrer.
à trois mètres de moi, Mara est assise derrière le bureau. Lunettes sur le nez, dos droit, concentrée sur son écran. Le cliquetis régulier du clavier remplit le silence. Elle ne me regarde pas, mais je sais qu’elle écoute.
—
Sa voix est neutre, presque distraite, comme si elle demandait si on avait encore du café.
Je souffle doucement par le nez.
— Ouais.
Elle continue de taper. Je fixe toujours le plafond.
— Je sais pas ce que c’est, reprend-elle après quelques secondes, mais ?a a l’air sérieux.
— ?a l’est.
Un silence s’installe, confortable, étrange. On parle sans se voir, chacun enfermé dans sa bulle. ?a me va. J’ai pas la force de soutenir un regard.
— Donc… résumons, dit-elle enfin.
— Vas-y.
Elle lève légèrement un doigt, comme si elle cochait des points invisibles.
— T’as jamais connu ton père.
— Non.
— Ta mère est malade depuis des années.
— Mh.
— Tu sais rien de ta naissance.
— Exact.
Je déglutis. Les mots suivants pèsent plus lourd.
— Et là, une entité millénaire débarque dans un amphi vide, te dit que t’es né d’un rituel satanique, que ta mère est une sorcière, et que t’étais censé servir de… réceptacle à Belial.
Elle s’arrête de taper.
— Tout juste, je dis.
Le silence retombe, plus dense. J’entends le ventilateur de l’ordinateur, lointain, presque rassurant.
Puis Mara lache, très calmement :
— Ah ouais… chaud.
Je tourne légèrement la tête vers elle, enfin.
— C’est tout ? ?a te choque pas plus que ?a ?
Elle retire ses lunettes, les pose à c?té du clavier, se frotte l’arête du nez.
— Soren… j’ai pactisé avec un démon parce que mon père abusait de moi, mon patron est littéralement Dwayne Johnson version malédiction, et je gagne ma vie en gérant un bar à problèmes surnaturels.
Elle hausse les épaules.
— à ce stade, faudrait vraiment y aller fort pour me surprendre.
Un souffle de rire m’échappe malgré moi. Court. Fatigué.
Je reporte mon regard vers le plafond.
— Faut que je trouve une solution.
— Mh.
Elle remet ses lunettes, reprend le clavier.
— Et… commence-t-elle sans lever les yeux, qu’est-ce que à voir là-dedans, moi ?
Je réfléchis une seconde. Trop honnête pour mentir.
— Je me sens proche de toi depuis que ton patron m'a étranglé.
Elle soupire.
— …T’as pas vraiment d’amis, c’est ?a ?
— Grave.
Elle ricane doucement, reprend son travail.
— Ok. Continue.
Je ferme les yeux un instant.
— J’ai besoin de comprendre. Les écoles. Les démons. Les incarnés. Tout ce bordel. Si Lilith a menti — et elle a menti — alors je suis en danger. Et j’ai aucune idée de comment.
Mara soupire, puis dit, sur un ton faussement innocent :
— Et tu t’attendais à quoi exactement ? Que je connaisse une bibliothèque spéciale pleine de grimoires interdits, que j’aie un pote obsédé par les démons, les pactes et les écoles… et qu’il puisse t’aider ?
Je tourne la tête vers elle.
— Oui.
Elle s’arrête. Me regarde enfin par-dessus ses lunettes.
— …T’as raison.
Un sourire étire lentement son visage.
— Il s’appelle Paul.
Elle se leve légèrement pour attraper sa tasse de café froide.
A case of literary theft: this tale is not rightfully on Amazon; if you see it, report the violation.
Elle revient s’asseoir, souffle dessus par réflexe, grimace. Pourquoi elle en boit si c'est si dégueulasse?
— Il s’y conna?t vraiment. Les écoles surtout. Il a étudié le sujet dans tous les sens possibles : démons, pactes, pactisants…
Elle fait défiler quelque chose sur son écran.
— Je l’ai déjà entendu parler de sorcières aussi. Sérieusement. Pas en mode folklore, hein. En mode , , .
Je fronce les sourcils.
— Il est contractant d’Asmodée lui aussi ?
Elle relève la tête, l’air presque amusé.
— Non. Pas du tout.
Un petit sourire en coin.
— C'est juste un complotiste qui a compris que les démons existaient pour de vrai.
Je cligne des yeux.
Elle hausse les épaules.
— Et surtout, il sait ce que ?a co?te. Les pactes, les retombées, les effets secondaires. Je pense que c’est pour ?a qu’il en signe pas. Quand tu sais comment on finit, t’as moins envie de jouer.
Je reste silencieux une seconde, digérant l’info.
— Ah, et, ajoute-t-elle comme si de rien n’était… il est un peu amoureux de moi.
Je tourne lentement la tête vers elle.
— ?
— Beaucoup.
Elle sourit sans méchanceté.
— Donc évite de le rendre jaloux.
— Donc j'évite de lui dire que je t'ai dit des trucs bizarre en cours et que je t'ai suivie jusqu'au travail.
Elle tapote quelques touches, puis reprend :
— Je vais lui envoyer un message pour t’introduire. Sans moi, il te parlera même pas.
— Pourquoi ?
— Il fait confiance à personne. à part sa mère… et moi.
Elle rit doucement.
— Tu le verras. Et pour le rendez-vous : station de métro Roset, dans 2h.
Je me redresse un peu sur le canapé.
— Aujourd’hui ?
Elle tourne son visage dans ma direction et me regarde avec un air surpris.
— Nan, pardon. C'est vrai qu'un démon millénaire incarné dans un dans un corps humain, ?a peut attendre le week-end.
Pour éviter de me sentir plus bête, j'enchaine :
— Ok donc… lieu secret, heure précise, ambiance clandestine. Il va me mettre un sac sur la tête pour que je voie pas l’entrée de la bibliothèque occulte, c’est ?a ?
Mara me fixe. Longtemps.
— …Pourquoi il ferait ?a ?
— Bah, pour le mystère.
— Soren, c’est la bibliothèque municipale.
— La nuit au moins ? Genre deux heures du matin ?
— Les gens dorment à deux heures du matin.
— D’accord mais… on sera habillés en noir, avec des masques ?
— Mais t’es con ou quoi.
Je suis un peu dé?u.
— Ouais bah peut-être que vous auriez du demandé un peu de fantaisie à Asmodée aussi.
Elle secoue la tête, mais je vois qu’elle sourit aussi, même si elle essaie de pas le montrer.
Je me redresse enfin du canapé avec un soupir, comme si la gravité avait décidé de me lacher d’un coup.
— Bon… je vais y aller alors.
Mara hoche la tête sans quitter son écran.
— Je lui envoie le message. Sois pas en retard.
Je fais quelques pas, puis me retourne.
— Et si je me fais sacrifier dans un sous-sol municipal, je te hanterai.
— Ouais bah tu fera la queue derrière mon père.
Je sors du Red Velvet, la clochette au-dessus de la porte tinte une dernière fois.
L’air froid me tombe dessus comme une claque. Novembre n’a aucune pitié.
La station Roset est exactement ce que son nom promet : grise, banale, sans aucune aura mystique.
Pas de symboles gravés dans la pierre. Pas de silhouettes encapuchonnées. Juste des gens fatigués, des écouteurs, et l’odeur familière de métal et de poussière.
Je jette un coup d’?il à mon téléphone. Il remarche. évidemment.
Je m’adosse à un pilier, mains dans les poches, et j’attends.
Et malgré moi, cette sensation revient.
Cette impression d’être à nouveau au bord de quelque chose.
Comme si chaque pas que je faisais m’éloignait un peu plus de la vie normale… et m’enfon?ait dans un truc dont je ne connaissais même pas encore les règles.
Je relève la tête.
Quelque part dans cette station, Paul devait être là.
Je sais pas pourquoi mais je m'attendait vraiment qu'un complotiste soit quelqu'un de ponctuel.
Un type s’arrête devant moi.
— Soren ?
Je lève les yeux.
D’accord. Paul.
Il a exactement la gueule que j’imaginais sans l’avoir jamais vue. Le genre Paul Dano dans The Batman, période . Silhouette un peu raide, manteau trop sérieux pour son age, visage fermé comme s’il réfléchissait en permanence à un complot mondial impliquant les pigeons.
Un de ses lacets tra?ne par terre.
Il remonte ses lunettes du bout de l’index alors qu’elles sont déjà parfaitement en place.
Je souris.
— Ouais, c’est moi. Tu dois être Paul.
Je marque un temps.
— T’as fait exprès le lacet ou c’est un message codé pour les Illuminati ?
Aucune réaction.
Pas un rictus. Pas un soupir. Rien.
Il se contente de me fixer comme si j’étais une équation mal écrite.
— Qu’on soit clair, commence-t-il, je ne t’aide que parce que Mara me l’a demandé.
Il jette un regard à sa montre.
— Et surtout, j’avais un emploi du temps chargé aujourd’hui.
— Enchanté aussi, dis-je. On sent la chaleur humaine.
Il tourne déjà les talons.
— Viens.
On se met en route. Direction la bibliothèque municipale, juste au-dessus de la station.
Aucune cape. Aucun rituel d’entrée. Juste des portes automatiques.
à l’intérieur, Paul parle sans me regarder.
— Les ouvrages qui t’intéressent sont au fond. Aile droite. Rayon E pour ésotérique.
— …?a veut dire quoi exactement ?
Il soupire, profondément.
— Super. Mara m’a envoyé un illettré.
Ah.
D’accord.
Je sens mon cerveau appuyer sur un interrupteur invisible.
Celui qui dit .
Je pourrais laisser passer.
Je pourrais être au-dessus de ?a.
Mais franchement ?
Il a l’air trop sérieux pour résister.
Ok.
Il m’a cherché.
Il va me trouver.
Je laisse passer une seconde. Juste assez pour qu’il pense avoir gagné.
Puis je soupire, l’air vaguement las, comme si j’étais dé?u par lui
— Bah écoute, désolé si mon vocabulaire est un peu rouillé… faut dire que dans les circonstances où Mara et moi on s’est rencontrés, on n’était pas exactement dans un club de lecture.
Il s’arrête net.
— Quelles circonstances ?
Je le regarde.
Je son regard.
Puis je penche légèrement la tête, sourire doux, presque complice.
— Le sous-sol BDSM du red velvet.
Silence.
Je vois son visage se figer, comme si son cerveau venait de faire un écran bleu.
Ses lèvres s’entrouvrent à peine.
— …Pardon ?
Je fais un pas vers lui, baisse la voix comme si je confiais un secret.
— Ouais. j'était tout attaché, cordes, éclairage tamisé. Très introspectif.
Je vois la jalousie monter. La vraie. La moche.
Celle qui serre la machoire.
Il inspire pour parler.
Et maintenant le coup de grace.
— Ah, et on était trois.
Là, je jubile intérieurement.
C’est mesquin. C’est gratuit. C’est parfait.
Son visage vire au rouge. Il ouvre la bouche, prêt à exploser.
Et c’est précisément à ce moment-là que—
— PAUL ! PAUL !!
Un gamin déboule entre les rayonnages, brandissant un livre comme un trophée, le visage illuminé.
— J’ai fini celui que tu m’as conseillé !
Paul se fige.
Puis, instantanément, quelque chose change.
Il s’accroupit légèrement pour être à hauteur de l’enfant, remet ses lunettes et adopte le ton le plus sérieux du monde.
— Très bien. Vraiment très bien. Tu as compris la fin ?
Le gamin hoche la tête avec enthousiasme.
— Oui ! Et j’ai aimé quand—
— Pas de spoilers, le coupe Paul calmement.
Il réfléchit une seconde.
— Tu devrais lire celui-là ensuite.
Il tire un autre livre du rayon, le lui tend avec la gravité d’un ma?tre Jedi.
— Il est un peu plus difficile, mais je pense que tu es prêt.
Le gamin rayonne, le remercie, puis repart en courant.
Je cligne des yeux.
Deux autres enfants surgissent presque aussit?t.
— Paul ! Paul !
— C’est qui le plus fort, Batman ou Superman ?
Paul se redresse, enlève ses lunettes, les essuie soigneusement.
— Les deux ont raison.
Les enfants protestent.
— Dans , Batman neutralise Superman grace à la kryptonite synthétique, explique-t-il posément.
Il remet ses lunettes.
— Mais dans la série de 2022, Superman anticipe tout et gagne sans le blesser.
Silence.
L'un des gamins regarde son ami, satisfaits.
— Tu vois, j'te l'avais dit !
Ils s’éloignent, apaisés.
Je le regarde, un peu déstabilisé.
Un bibliothécaire passe, souriant.
— Content de te voir, Paul. Si tu as des idées de commandes pour le mois prochain—
— De la littérature fran?aise contemporaine, répond-il sans hésiter. Et les nouvelles traductions critiques.
— Parfait.
Il s’éloigne.
Paul se tourne enfin vers moi.
Même visage fermé. Même air sérieux.
Mais quelque chose s’est fissuré.
— Bon
Reprend-il comme si rien ne s’était passé.
— Dis-moi exactement ce que tu cherches.

