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LE CRÉANCIER

  Dix jours plus tard, Oswald livra l'alambic.

  C'était une beauté. Enfin, pour un alambic du XVIIIe siècle. Chaudière en cuivre bien soudée, serpentin parfaitement enroulé, joints étanches. Le vieux avait fait du bon boulot.

  ? Monseigneur, ? dit Oswald en déposant l'engin dans l'arrière-cuisine que j'avais convertie en distillerie de fortune, ? c'est du beau travail, si je peux me permettre. ?

  ? Vous pouvez. C'est magnifique. ?

  Il sourit, visiblement fier. ? Vous savez comment l'utiliser ? ?

  ? Oui. J'ai fait des tests. ?

  ? Des tests ? ? Il fron?a les sourcils. ? Avec quoi ? ?

  ? Un vieux chaudron et ?a a marché. Plus ou moins. ?

  Il éclata de rire. ? Vous êtes fou, monseigneur. Mais j'aime ?a. ? Il tapota l'alambic. ? Faites attention, le cuivre chauffe vite. Et si vous dépassez 100 degrés, vous allez juste distiller de l'eau. ?

  ? Je sais. Merci, Oswald. ?

  On se serra la main et il partit. Je suis resté seul avec mon alambic flambant neuf.

  Bon. Maintenant, la vraie question : est-ce que je peux vraiment produire de l'alcool vendable avec ce truc ?

  Il n'y avait qu'un seul moyen de le savoir.

  J'ai passé les trois jours suivants à distiller.

  Gregor m'apportait de la bière du village , environ cinquante litres au total, récupérés auprès des paysans. En échange, je leur promettais une part des profits. Ils acceptèrent, sceptiques mais curieux.

  Le processus était simple. Enfin, en théorie.

  Verser la bière dans la chaudière , la chauffer lentement et ensuite surveiller. L'alcool s'évapore en premier, monte dans le serpentin, se refroidit et redevient liquide. liquide qu’on va récupérer dans un récipient.

  Dans les faits ? C'était chiant.

  Il fallait maintenir la température. Pas trop bas sinon rien ne s'évapore, mais pas trop haut sinon tu distilles de l'eau. Et sans thermomètre, je devais estimer la température au toucher. Si la chaudière était trop chaude pour que je garde ma main dessus plus de deux secondes, c'était bon.

  Résultat, après trois jours et cinquante litres de bière médiocre, j'avais produit environ quinze litres d'eau-de-vie.

  J’ai gouté ,encore. Pour la vingtième fois.

  ?a br?lait toujours mais c'était propre. Sans arrière-go?t bizarre. Probablement 45-50% d'alcool. C'est pas mal.

  ? Gregor, ? j'appelai.

  Il entra dans l'arrière-cuisine, se pin?a le nez. ? Monseigneur, ?a pue l'alcool ici. ?

  ? Oui, c'est normal. Go?te moi ?a. ? Je lui tendis un petit verre.

  Il hésita. ? Monseigneur… ?

  ? Go?te. ?

  Il but et toussa au point de s’étouffer presque. ? Putain de… pardon, monseigneur, mais c'est fort.?

  ? C'est le but. ? Je souris. ? Tu penses que ?a se vendrait au marché ? ?

  Gregor s'essuya la bouche. ? Si c'est toujours comme ?a ? Oui. Facilement. Les ivrognes de Falkenbourg vont adorer. ?

  ? Parfait. Samedi, on va au marché. ?

  Le samedi arriva trop vite.

  J'avais mis les quinze litres d'eau-de-vie dans des petites bouteilles en verre ce qui nous donnait environ vingt bouteilles au total, récupérées dans les réserves du manoir. Gregor les avait nettoyées et bouchées avec de la cire.

  On chargea tout dans une charrette. Gregor conduisait pendant que moi, j'étais assis à c?té, nerveux.

  ? Monseigneur, ? dit Gregor alors qu'on approchait de Falkenbourg, ? vous êtes s?r de vouloir vendre vous-même ? Les nobles ne vendent pas au marché. C'est… inhabituel. ?

  ? Gregor, je suis un noble ruiné. Si je ne fais pas des trucs inhabituels, je suis mort. ?

  Il hocha la tête, pas convaincu.

  Falkenbourg était… comment dire. Une ville. Enfin, selon les standards médiévaux, avec probablement trois mille habitants. dans des maisons en bois et en pierre avec des rues sales , une odeur de merde et de fumée.

  Le marché se tenait sur la place centrale, il y avait une centaine de stands. Des paysans vendant des légumes, des ?ufs, du pain. Des artisans avec des outils , des marchands de tissu. bref, beaucoup de monde faisant beaucoup de bruit.

  On installa notre stand enfin, notre bout de table emprunté à un paysan contre quelques pièces de cuivre. J'ai aligné les vingt bouteilles. Elles brillaient au soleil.

  ? Eau-de-vie ! ? je criai. ? Eau-de-vie de qualité ! Deux couronnes la bouteille ! ?

  Il y avait quelques regards curieux mais personne n'approcha.

  Merde. Peut-être que deux couronnes, c'est trop cher ?

  ? Une couronne cinquante ! ? j'ajustai.

  Un homme, la quarantaine, bedonnant, s'approcha. Il prit une bouteille, la déboucha, sentit.

  ? C'est quoi, ?a ? ?

  ? De l'eau-de-vie est distillée et très forte. ?

  ? Distillée ? ? Il fron?a les sourcils. ? Vous avez une autorisation royale ? ?

  Merde.

  ? Euh… oui. Bien s?r. ? Mensonge total.

  Il me regarda, sceptique puis il en pris une goutte.

  Ses yeux s'écarquillèrent. ? Putain c'est fort. ?

  ? Oui. ?

  Il réfléchit. ? Une couronne. ?

  ? Une couronne cinquante. ?

  ? Une couronne vingt-cinq. ?

  This book was originally published on Royal Road. Check it out there for the real experience.

  ? Marché conclu. ?

  Il paya une couronne vingt-cinq , prit la bouteille et partit.

  Première vente. Yes.

  Les deux heures suivantes, j'en vendis douze autres. Toutes à des prix négociés entre une couronne et une couronne cinquante. Au final, j'avais récolté environ quinze couronnes.

  Pas mal mais loin d'être suffisant. Il me restait huit bouteilles et personne d'autre ne s'approchait. Et c'est là qu'elle arriva.

  Une femme. La trentaine, peut-être. Elle avait des Cheveux chatains attachés en chignon strict , des vêtements simples, une robe de laine grise, un tablier. Sans aucun bijou , mais elle avait… une sorte d’assurance qu’elle dégageait .

  Elle s'arrêta devant mon stand, prit une bouteille qu'elle déboucha et sentit.

  ? Intéressant, ? dit-elle.

  ? Vous voulez go?ter ? ?

  ? Non. ? Elle reposa la bouteille. ? Vous êtes le baron Rothfeld. ?

  ? Euh… oui. Comment vous… ?

  ? Tout le monde sait qui vous êtes. monsieur le noble ruiné qui creuse des canaux avec ses paysans.?

  Elle sourit légèrement. ? Inhabituel. ?

  J'ai rougi. ? Vous êtes… ? ?

  ? Lise Kramer. Marchande de textile. ? Elle me tendit la main.

  Je la serrai . Sa main était ferme.

  ? Enchantée, madame Kramer. ?

  ? Appelez-moi Lise.? Elle regarda les bouteilles restantes. ? Combien vous en avez produit ? ?

  ? Quinze litres pour Vingt bouteilles. ?

  ? Autorisation royale ? ?

  Encore cette question.

  ? Euh… en cours. ?

  Elle rit. ? Vous mentez mal, monseigneur. Mais peu importe. ? Elle prit une bouteille. ? Je vous en prends les huit restantes. Une couronne pièce. ?

  ? Une couronne cinquante. ?

  ? Une couronne vingt-cinq. ?

  ? Marché conclu. ?

  Elle paya au total huit couronnes vingt-cinq, en pièces d'argent et glissa les bouteilles dans une bourse en cuir.

  ? Vous allez les revendre ? ? ai-je demandé.

  ? évidemment. à une couronne quatre-vingts. Peut-être deux. ? Elle sourit. ? Il faut bien que je gagne ma vie. ?

  J'ai ri. ? Vous êtes une femme d'affaires. ?

  ? Comme vous, apparemment. ? Elle me regarda, évaluative. ? Pourquoi un noble vend de l'alcool au marché ? ?

  ? Parce que j'ai des dettes. Beaucoup de dettes. ?

  ? Marlowe ? ?

  ? Comment vous… ?

  ? Tout le monde sait. ? Elle croisa les bras. ? Cent cinquante couronnes. Saisie dans… combien, maintenant ? Soixante-dix jours ? ?

  ? Soixante-dix-sept. ?

  Elle siffla. ? Vous n'allez pas y arriver. ?

  ? Merci pour l'encouragement. ?

  ? Je suis réaliste. ? Elle tapota les bouteilles. ? Même si vous produisez ?a toutes les semaines, vous allez générer quoi, vingt couronnes par semaine ? ?a fait quatre-vingts couronnes en soixante-dix-sept jours et entre nous , c’est pas assez. ?

  Elle a raison. Putain, elle a raison.

  ? Vous avez une meilleure idée ? ?

  Elle réfléchit. ? Peut-être. Mais ?a dépend, êtes vous prêt à prendre des risques ? ?

  ? J'ai creusé un canal et distillé de l'alcool illégalement. Donc oui. ?

  Elle sourit. Vraiment, cette fois. ? Bien. On se revoit alors. ?

  Elle prit les bouteilles et partit me laissant là, debout dans la confusion totale .

  C'était quoi, ?a ?

  Le retour au manoir fut silencieux. Gregor conduisait et Moi, je comptais mes gains.

  Vingt-trois couronnes. Pas mal pour une journée.

  Mais Lise avait raison. Même en vendant vingt-trois couronnes par semaine, ?a ferait… je sais pas, cent couronnes en onze semaines. Et j'avais que onze semaines c’est pas assez.

  Merde.

  Quand on arriva au manoir, Gregor me dit : ? Monseigneur, il y a quelqu'un qui vous attend. ?

  ? Qui ? ?

  ? Monsieur Marlowe. ?

  Oh. Merde.

  Julien Marlowe était assis confortablement dans le hall. Comme s'il était chez lui.

  C'était un gros bonhomme dans la cinquantaine. Il portait des vêtements chers du style manteau de laine fine, chemise en soie, bagues en or aux doigts. le tout pour un visage rond, des joues rouges et des petits yeux calculateurs.

  Il me regarda entrer avec un sourire de requin.

  ? Baron Rothfeld, ? dit-il. ? Quelle joie de vous voir. ?

  ? Monsieur Marlowe. ? J'ai pas tendu la main. Lui non plus. ? Qu'est-ce qui vous amène ? ?

  ? Oh, juste une petite visite de courtoisie. Pour… discuter. ?

  ? Discuter de quoi ? ?

  Il se leva. Lentement. ? De votre dette, bien s?r. les cent cinquante couronnes que vous devez me remettre d'ici soixante-dix-sept jours restants. ?

  ? Je sais. ?

  ? Bien. ? Il s'approcha un peu trop près , Je pouvais sentir son haleine c'était un mélange d’ail et de vin. ? Alors vous savez aussi que si vous ne payez pas, je saisis le domaine. ?

  ? Vous ne pouvez pas saisir un domaine noble. C'est illégal. ?

  Il rit. ? Oh, mon cher baron. Techniquement, non . Mais je peux saisir vos revenus, les terres que vous cultivez , vos récoltes et sans ?a, vous n'avez plus rien. Vous serez obligé de me vendre le domaine pour une misère. ?

  Enfoiré.

  ? Je vais rembourser. ?

  ? Vraiment ? ? Il regarda autour de lui observant le hall délabré et les meubles usés. ? Avec quoi ? Vos meubles pourris ? ?

  ? J'ai un plan. ?

  ? Un plan. ? Il ricana. ? Laissez-moi deviner. Vous allez vendre de l'alcool au marché. ? Il sortit une bouteille de sa poche. Une de mes bouteilles. ? Comme celle-ci. ?

  Merde. Comment il… ?

  ? Vous savez que distiller sans autorisation royale est illégal ? ? Il sourit. ? Je pourrais vous dénoncer. ?

  ? Allez-y. ?

  Il cligna des yeux. Surpris. ? Pardon ? ?

  ? Dénoncez moi au roi. Aux collecteurs. à qui vous voulez. ? Je me suis avancé. ? Mais si vous le faites, je perds tout. Et si je perds tout, vous ne récupérez rien parce que le roi saisira mes biens en premier. ?

  Il me regarda. Longtemps. Puis il rit. ? Vous avez du cran, cher baron. J'aime ?a. ?

  Il reposa la bouteille sur la table. ? Voici ma proposition. Je vous laisse soixante-dix-sept jours. Mais, Si vous ne payez pas, je prends tout. Le domaine, les terres , les paysans et vous ? Vous partez sans rien. ?

  ? C'est déjà ce que le contrat dit. ?

  ? Non. Le contrat dit que je saisis les revenus. Moi, je parle de prendre absolument tout. ? Il se pencha. ? Et croyez moi, j'ai les relations nécessaires pour le faire. ?

  Fils de pute.

  ? Pourquoi vous faites ?a ? ?

  ? Parce que ce domaine vaut plus que cent cinquante couronnes. Beaucoup plus. Les terres, la rivière, la forêt. Si je le possède, je peux le revendre à un noble riche pour trois cents. Peut-être même quatre cents. ?

  Il sourit. ? Vous comprenez ? Vous n'êtes qu’un investissement. ?

  J'ai serré les poings. ? Sortez. ?

  ? Oh, je pars. ? Il se dirigea vers la porte et s'arrêta. ?Soixante-dix-sept jours, baron. Bonne chance.?

  Il sortit et la porte claqua derrière lui .

  Je suis resté là, tremblant de rage.

  Cette nuit-là, j'ai écrit dans mon journal.

  Journal. Jour 17.

  Marlowe est venu et il veut le domaine.

  j’ai Soixante-dix-sept jours.

  Je suis foutu.

  J'ai posé la plume en regardant par la fenêtre. Les deux lunes brillaient, indifférentes.

  ? Non, ? ai -je murmuré. ? Non. Je ne vais pas abandonner. ?

  Mais je ne savais pas comment..

  Le lendemain matin, quelqu'un frappa à la porte.

  Gregor ouvrit. C'était Lise.

  ? Bonjour, ? dit-elle. ? Je peux parler au baron ? ?

  Gregor me regarda. J'ai hoché la tête.

  Elle entra, s'assit sans qu'on l'invite et posa un sac sur la table.

  ? J'ai réfléchi à votre problème, ? dit-elle.

  ? Mon problème ? ?

  ? Marlowe, les dettes. ? Elle ouvrit le sac et sortit un registre. ? J'ai une proposition. ?

  J'ai froncé les sourcils. ? Quelle proposition ? ?

  ? Je vous prête cinquante couronnes maintenant. En échange, vous me donnez vingt pour cent des revenus de votre alcool sur deux ans. ?

  Cinquante couronnes pour Vingt pour cent pendant deux ans.

  ? et pourquoi vous feriez ?a ? ?

  ? Votre alcool est vraiment bon. ? Elle tapota le registre. ? J'ai revendu les huit bouteilles en deux jours. à deux couronnes pièce ce qui fait Seize couronnes. Moins les huit que je vous ai payées, ?a fait huit couronnes de profit. En deux jours. ?

  Elle sourit. ? Si vous produisez plus, je peux en vendre plus. Et on gagne tous les deux. ?

  J'ai réfléchi. Cinquante couronnes maintenant, plus les vingt-trois que j'avais déjà. ?a faisait soixante-treize. Plus ce que je pourrais générer en onze semaines…

  C'était pas assez. Mais c'était mieux que rien .

  ? D'accord, ? ai-je dit. ? Marché conclu. ?

  ? Parfait. ? Elle sortit une bourse contenant cinquante couronnes en argent. elle les posa sur la table. ? Mais j'ai une condition. ?

  ? Laquelle ? ?

  ? Je veux voir votre distillerie et comprendre comment vous faites. ?

  J'ai hésité. Mais bon, si elle investissait, elle avait le droit.

  ? D'accord. Suivez-moi. ?

  Je l'ai emmenée dans l'arrière-cuisine. L'alambic brillait dans la lumière du matin.

  Elle s'approcha. et pris le temps d’examiner la bete.

  ? C'est du beau travail, ? dit-elle.

  ? Merci. ?

  ? Vous l'avez con?u vous-même ? ?

  ? Oui. Enfin, j'ai dessiné les plans et un chaudronnier l'a construit. ?

  Elle hocha la tête. ? Intelligent en plus ? Elle regarda les bouteilles vides. ? Combien vous pouvez produire par semaine ? ?

  ? Avec cinquante litres de bière ? Environ quinze litres d'eau-de-vie soit vingt bouteilles. ?

  ? Et si vous aviez cent litres de bière ? ?

  ? pour trente litres , je peux déjà avoir Quarante bouteilles. ?

  ? Donc le double. ? Elle réfléchit. ? Je peux vous fournir de la bière, J'ai des contacts brasseurs. Ils vendent cinquante cuivres le litre. ?

  Cinquante cuivres. ?a faisait… cinq couronnes les cent litres.

  ? D'accord. On fait ?a. ?

  Elle me tendit la main. ? Partenaires ? ?

  Je la serrai. ? Partenaires.?

  Elle sourit. ? Bien,Je reviens samedi avec de la bière. Vous produisez et on vend ensemble.?

  ? D'accord. ?

  Elle partit. Me laissant là, debout, avec cinquante couronnes sur la table et une lueur d'espoir.

  Peut-être. Peut-être que je peux y arriver.

  Cette nuit-là, j'ai écrit :

  Journal. Jour 18.

  Lise Kramer. c’est une marchande de textile à la fois Intelligente et Pragmatique. Elle m'a prêté cinquante couronnes.

  Maintenant, j'ai soixante-treize couronnes, Plus onze semaines pour générer le reste.

  C'est toujours pas assez. Mais c'est un début.

  Et pour la première fois depuis que je suis arrivé ici, je ne me sens pas complètement seul.

  J'ai posé la plume et j'ai souri.

  Les deux lunes brillaient. Mais cette nuit, elles me semblaient moins indifférentes.

  FIN DU CHAPITRE 3

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