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Chapitre XI

  XI

  Le reste de l’après-midi s’écoula sans qu’elle ne croisat de nouveau Alone, ce qui ne lui déplut point. Lorsque vint l’heure exacte de sa délivrance, elle prit soin de quitter le batiment avant que la cloche n'éclate, de peur d’être à nouveau submergée par la marée des étudiants se ruant vers les sorties.

  Elle n’emprunta pas le chemin de l’allée qui la mènerait chez le prince, qu’elle visualisait pourtant bien. à la place, elle longea la cité scientifique, et dut accélérer pour s’en éloigner enfin. Il lui semblait que dans cette direction, il y aurait un espace qui lui serait plus accueillant. Dans l’air flottait un parfum de menthe, elle sut alors que les loires et avec eux la promesse d’une forêt, n’étaient pas loin.

  Marcher comme elle le faisait le long de sentiers à moitié effacés lui permettait de s'appliquer à ses réflexions comme on relie stratégiquement les points d’une carte.

  Le prince quittant seul son royaume pour courir à travers le pays en quête de nouvelles… Soit, cela pouvait se concevoir. Mais chercher jusque chez les Thymes les Dr?les ressemblait moins à une quête qu’à une folie. On ne cherche pas une allumette dans une botte de foin, à moins d’être assez désespéré pour croire qu’une seule brindille puisse rallumer le destin d’un feu mourant sous la pluie.

  Vinciane semblait comprendre bien mieux que Pimprenelle les manières du prince. Elle, s'en voulait en revanche de n'avoir su percer la manipulation du discours du prince quelques jours plus t?t, au pied du chêne géant.

  Elle savait pertinemment qu’elle était manipulée et manipulable, et de n'être qu’un rouage dans le plan de Rhode. Cependant, elle était presque certaine qu’il agissait pour son propre compte ; elle n’avait jamais entendu qu’il parlat du roi. Pour découvrir le retrait des étoiles : voilà ce qu’il avait justifié sa présence aux Thymes. Et là, elle regretta de ne pas avoir été plus assidue à l’école. Elle savait le savoir des astres précieux, et inégalement partagé. Le ciel parlait à tous, mais chacun n’entendait pas leur voix avec la même netteté, et ne traduisait pas la même chose de leurs paroles. Vinciane, par exemple, n’en percevait plus guère les murmures depuis son adolescence — peut-être était-ce la raison de son serment si rapide, sans songer à ces conséquences. Pimprenelle devait lui en parler ce soir, avant qu’elle même n’est à jurer devant les étoiles.

  Elle avan?ait toujours, les yeux fixés sur ses pensées plus que sur le sol. Bient?t, l’humidité la rappela au monde : ses chaussettes étaient trempées. Elle baissa les yeux, et vit qu’elle marchait sur une mousse gorgée d’eau ; le sentier avait disparu. Autour d’elle, la forêt se refermait, dense et bruissante. Les oreillards s’éveillaient de leur sommeil, et le soleil tombait derrière eux.

  Un frisson courut le long de sa nuque. Elle ne voulait pas revivre l’horreur d’il y a deux jours, ni même ressentir ne serait ce qu’une paillette de sa présence déchirante. Elle liait cet événement surnaturel à la forêt et aux étoiles, peut être na?vement, mais elle n’avait pas d’autre piste pour expliquer ce qui lui était arrivé. Tout ce qui était étrange semblait toujours relié aux étoiles. Elle avait appris, au fil des années, à reconna?tre leurs signes par l’expérience, plus que par les le?ons : un orage entendu sous ciel clair annon?ait un lendemain noir ; une odeur sucrée dans les marais signifiait santé et enlèvement heureux.

  Elle continua vers l’est. Elle croyait que la demeure du prince devait s’y trouver, et s’orientait tant bien que mal grace aux feuillages et au ciel. Ses sandales qui clapotaient sur le sol gorgé d’eau, rendait toute discrétion impossible. La nuit approchait, les arbres avalaient les derniers rayons, et l’obscurité engloutissait les bois. Malgré sa crainte du mal régnant en ces lieux, elle se rassurait d’avoir ce problème qui lui était si familier chez elle: la nuit tombante alors qu’elle se trouvait à plusieurs lieux d’un logis n’était pas rare d’arriver chez elle. Elle s’échauffa, et se mit à courir avec une vigueur mesurée, zigzagant entre les longs troncs.

  Ses pensées revinrent, inévitablement, aux étoiles. Le sujet demeurait tabou : ceux qui n’entendaient rien étaient jugés indignes du ciel ; ceux qui proclamaient trop fort leurs dons étaient traités d’arrogant, défiant l’ordre royal lui-même. Les Augures, l’unique race issue de la lignée royale, sont doués d’instinct pour la lecture et la compréhension des astres. Cela en fait d’ailleurs, une des races les moins peuplés de l’histoire.

  Et pourtant, Rhode lui avait confié que les étoiles parlaient de moins en moins au peuple. Il semblait sincèrement inquiet, et elle avait cru d’abord à une exagération. Mais si c’était vrai, alors la logique se retournait : le roi deviendrait le seul à entendre parfaitement les dieux, et devrait en être plus fort que jamais. Quels seraient les avantages à trouver une solution à un problème qui arrange le Roi. A moins que cela n'arrange pas Rhode?

  C’est alors qu’une voix fendit ses réflexions : son nom, crié au loin. Elle reconnut aussit?t Vinciane. Le c?ur battant, Pimprenelle accéléra, lui répondit par ses propres cris, pour qu’elle s?t qu’elle n’était pas perdue.

  Vinciane apparut enfin, dans un endroit clairsemé. Mais quand Pimprenelle se rapprocha, son visage avait quelque chose d’éteint. Ses yeux, d’ordinaire si vifs, semblaient vitreux, et ses lèvres palies ne disaient rien. Elle ne sermonna pas Pimprenelle pour son retard, ne posa aucune question sur l’endroit où elle l’avait retrouvée, soit, au fin fond du jardin du prince. Ce silence, plus que n’importe quel reproche, fit na?tre une inquiétude chez Pimprenelle.

  Elles rentrèrent chez Rhode sans échanger un mot. Malgré l’inquiétude, Pimprenelle avait la présence d’esprit d'accorder le répit du silence à son amie. être constamment entouré était difficile, et chaque moment seul ou presque était une bénédiction. Si Vinciane ne parlait pas, Pimprenelle ne le ferait pas non plus.

  Alors qu’elle franchissait le seuil, elle fut accueillie par l’examen médical auquel elle ne pourrait finalement pas échapper. La médecin lui posa quelques questions d’ordre médical. Elle piquait le torse de Pimprenelle avec attention, ce qui devait apparemment prévenir des infections causées par sa récente noyade. Pimprenelle, malgré ses appréhensions, dut admettre que la méthode était habile et plus douce qu’elle ne l’e?t cru. Après quoi, elle se retira dans le jardin, et mangea seule sous le ciel, près des vieux murs. Les mets étaient bons, mais leur saveur s’éteignait dans sa bouche, et ses pensées retournaient toujours à cette soirée étrange, à ce mal horrible qu’elle avait sentit. Si c’était une manifestation des étoiles, pourquoi aurait-elle été mena?ante? Elle avait roulé cent fois la question dans son esprit, sans jamais trouver de réponse, et cette impuissance lui pesait. Elle craignait, plus encore, que ce mal ne revienne alors qu’elle se trouvat de nouveau sans défense, aussi nue et faible que la première fois.

  Quand la clarté du soir se fit plus pale, elle se dirigea vers la tour. Elle se pressait sur les marches de pierre usées et incurvées, en s'aidant de ses deux mains, comme si plus vite elle irait, avec cette technique douteuse. Là, elle trouva Vinciane couchée, mais toujours éveillée. Ses yeux demeuraient ouverts mais absents, et fixés sur rien, comme s’ils cherchaient quelque chose d’invisible, au-delà de rien.

  Pimprenelle s’assit à son bureau et tra?a quelques lignes dans le journal que lui avait donné Rhode. Elle tacha de ne pas songer à sa voisine. Les Dr?les pouvaient para?tre durs de par leur individualisme, cruels même lorsqu’on les jugeait avec les yeux des autres races. Mais Vinciane, comme elle, avait toujours mis leurs intérêts au premier plan, avant de songer à autrui. Pimprenelle s’étonnait même qu’elle f?sse encore là, au lieu de s’être enfuie dès qu’elle en avait eu l’occasion. Ce constat la for?a à se détourner de ses pages, et à fixer la silhouette immobile de son ancienne voisine.

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  — Tu ne vas pas bien ? demanda-t-elle doucement.

  Vinciane ne répondit pas. Son silence avait la même densité que celui de la maison-basse, lors de l’interrogatoire de Rhode. Pimprenelle, en la détaillant, remarqua alors ses joues creusées, la paleur presque cireuse de sa peau, et ce tremblement infime au coin de ses lèvres.

  — C’est à cause du serment que tu as rompu ? continua-t-elle, la voix chargée d’inquiétude.

  Jusque-là, Vinciane n’avait fait que contempler le vide. Mais soudain, ses yeux se braquèrent sur Pimprenelle, la clouant d’un regard fixe. Un frisson brutal remonta l’échine de Pimprenelle, comme si un souffle glacé venait de l’effleurer.

  Pimprenelle baissa légèrement la voix, comme pour adoucir le moment :

  — Repose-toi. Demain soir, je te ramènerai aux Thymes.

  Pimprenelle se couchait toujours trop tard, et chaque matin le poids de cette fatigue retombait sur elle comme un manteau mouillé. Son réveil là, fut rude : ses yeux restaient embrumés, son esprit paresseux et lourd, et son corps semblait se mouvoir contre la pente d’un rêve inachevé. Pourtant, elle pensa à emporter de quoi sustenter sa faim de midi, de sorte à ne pas céder à la tentation des brioches moelleuses qu’elle avait pillées la veille.

  La matinée s’étira sans grace. Et était ponctuée de l'horrible caractère d'Alone, qui sera vraisemblablement son tuteur pour le restant de son contrat. Pimprenelle sentait que son avenir en serait assombri. Elle rencontra des thésards et des professeurs qui lui exposèrent, chacun à leur manière, leurs spécialités et leurs étranges instruments. Mais tout cela lui glissait déjà de la mémoire ; elle savait qu’elle oublierait leurs mots aussi vite qu’ils s’étaient prononcés. On lui annon?a que l’après-midi serait semblable lorsqu’elle osa poser la question. Et l’idée la rebutait plus encore.

  Quand vint l’heure de sortir pour manger sa maigre pitance, loin des passerelles de verre et des salles étouffées, elle pensa sérieusement à ne pas revenir. Le chemin vers les monts des Thymes était long, mais infiniment plus utile pour son amie que ces fades présentations.

  Elle prit la sente de terre qu’elle avait déjà parcourue aux c?tés d’ēme, achevant son repas tout en marchant. Elle songea que, si la domestique la surprenait, elle retournerait aussit?t au laboratoire, incapable de prononcer une seule justification. Elle conclut qu’elle devrait se faire discrète. Rhode ne se trouvait pas au domaine, selon toute vraisemblance : peut-être pourrait-elle reprendre le passage secret que Vinciane lui avait montré, celui qui serpentait par les cuisines et la cave obscure. Ce matin encore, elles auraient d? faire la route ensemble jusqu’à la cité des laboratoires. Mais Vinciane ne s’était pas levée, et ēme n’avait pas semblé s’en soucier.

  Arrivée devant les portes, Pimprenelle glissa à droite, presque à pas de chat, et franchit la verrière aux vitraux lumineux. Elle ouvrit la trappe, traversa la cave, grimpa l’échelle métallique au fond, et bondit vers une fenêtre qui donnait sur le vide. Là était le plus délicat du “passage secret”, mais elle escalada sans peine le flanc de la fa?ade. Son c?ur se réjouit de ses forces qu’elle venait de voir retrouver.

  Elle trouva Vinciane dans son lit, exactement au même endroit où elle l'avait laissé ce matin. Elle dormait encore, il devait être bient?t treize heures.

  — Vinciane, dit-elle doucement en pressant son bras sans vigueur, je t’emmène.

  — Je n’ai plus envie de partir, répondit-elle dans un long souffle.

  — Tu mens. Et même si tu disais vrai, moi j’ai envie pour toi. Lève-toi.

  Alors Pimprenelle dut la tirer du lit et la vêtir. Elle lui passa un pantalon de lin ample, et une chemisette d’un vert éclatant, trop délicate pour les monts sauvages qui n’ont que faire de pareilles parures. Vinciane se laissa faire sans un mot, et demeura muette tout le trajet jusqu’à la gare. Elle marchait mal, et même si elle n'avait pas le syndrome de Pimprenelle, ses jambes semblaient souffrir des mêmes lourdeurs. Finalement, c’est dans le train jaune rebondissant qu’elle parla:

  — Je me sens légèrement mieux, comme si la maison me rappelait.

  Sa voix monotone portait une lassitude profonde, et pourtant, pour Pimprenelle, c’était déjà un miracle de l’entendre.

  — Nous arrivons. lui répondit Pimprenelle. Je ne pourrai rester qu’au départ du prochain train, après t’avoir déposé. Pourras-tu marcher jusqu’à un dortoir ?

  — Tu ne veux pas voir Pluton ? demanda faiblement Vinciane qui regardait dehors.

  *

  Il avait pris l'habitude de se rendre à la petite maison de pierre tous les jours, celle proche des rails, dans l'espoir de revoir son amie. Le chien qui gardait l’endroit piaillait à chaque passage, mais Pluton ne lui en tenait pas rigueur. Cela faisait partie du rituel : la ronde du matin, le sifflement du vent entre les rails, le cri du chien, puis le silence. C’était ainsi qu’il supportait l’attente.

  Ses journées étaient réglées. Après ses rondes du territoire et la visite des rails, il suivait les cours d’eau pour y chercher sa nourriture. Sans Pimprenelle pour déranger, les poissons se laissaient prendre plus facilement, lorsqu’il y en avait. L’automne arrivait plus t?t cette année, et les poissons commen?aient déjà à hiberner dans les fonds vaseux. Il se contentait souvent d’algues amères et de lentilles vertes, qu’il machait sans go?t.

  Depuis qu’elle était partie, la vie lui semblait vide, chaque matin s’ouvrait sur un paysage sans couleur. Chaque fois, la même morsure de l’absence, un creux au ventre qui lui dévorait la force. Il regardait plus souvent le ciel, levait la tête longtemps dans une prière muette.

  Quelques jours plus t?t, il avait aper?u un troupeau de Sangrivière, des cousins venus du nord, traversant les Thymes pour migrer vers le sud. Curieux, il s’en était approché. Ils sentaient la terre malade. Ils avaient été courtois, et malgré leur nombre, avaient reconnu le territoire de Pluton. Ils avaient passé un certain temps à s’observer à bonne distance, jusqu'à ce que l’un d’entre eux dépose un morceau d’ambre grise: une pierre fa?onnée par l’océan, parfumée et prisée des vivants. Un heureux présent de paix et d'hospitalité. Pluton, très attaché à la politesse, en avait été très heureux, et leur avait tenu compagnie un temps.

  Ce matin-là, il ne savait pas ce qu'il ferait si cette fois-ci, elle était là. Son corps était lent, son encolure était basse alors qu’il machonnait les fleurs qu’il arrachait au passage, sans faim.

  L’air sentait la saison qui tourne, ce passage brutal où la chaleur s’efface et où la pluie s’annonce. Il ha?ssait ces changements. L’eau des rivières devenait fade ou trop acide, et les courants, trop violents. Mais l’air portrait quelque chose d’autre, une sueur familière. D’abord, il n’y crut pas. Son c?ur s’emballa comme une bête affolée, mais son esprit croyait à une illusion. Il se redressa de toute sa hauteur, de toute sa masse, ses pattes à l’avant quittant le sol. Ses narines s’élargirent, il huma l’air à plein poumons, bruyamment, et l’odeur le traversa comme une flèche. Ses yeux, si per?ants, cherchèrent au loin et la virent. C’était elle. Mais il restait figé dans l’incrédulité. Son regard accroché à sa silhouette, il n’osait plus cligner des paupières, de peur qu’elle disparaisse. Puis son nom jaillit dans l’air, le mot qui le définissait, crié par sa voix. Ce fut comme un coup de tonnerre: il bondit, s’élan?a de toute sa puissance, galopant à rompre les os, ivre de vitesse.

  Mais lorsqu'il allait arriver à sa hauteur, il changea brusquement d'avis. En fait, il était énervé, et même vexé. C'est elle qui se mit à courir pour aller à son encontre. Elle tendit les bras et s'apprêta à le toucher. ?a le vexa d'autant plus, comment pouvait-elle se montrer si aveugle à ce qu’il était, à ce qu’il ressentait ? Que devait-il faire de ces gestes vides ? Bien s?r, il savait que c’était sa fa?on de lui communiquer son affection. Mais il n'avait que faire de ses caresses, et ne voulait faire aucun effort. Il croqua net l'air tout près de ses doigts, pour marquer sans détour qu’il tenait son empressement pour une inconvenance, une offense même.

  Mais déjà la colère faiblissait. Il la voyait, elle vivait, elle respirait, et cela suffisait à raviver en lui une paix insensée. Le quotidien allait reprendre, et son bonheur reviendrait avec. Il se sentait soulagé. Pourtant, sans doute par fierté, il ne céda pas. Il feignit l’irritation, détourna la croupe, fit mine de la mépriser. Il lui était bien simple de cacher ses émotions, de mentir. Il s'éloigna d'elle dans un geste qu'il voulait vexant. Que ce soit elle qui le suive et se plie à tous ses désirs. Il le méritait bien, il avait attendu des nuits.

  Mais elle ne le suivit pas. Elle lui dit quelque chose qu'il ne comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas comprendre, et repartit. Elle entra dans une carcasse de métal, et s'évapora dans un territoire qui n'était pas le leur.

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