Je reste planté là, en silence, à lire le ciel.
Je fixe le point d'exclamation rouge sur la corne.
Temps passé depuis que vous avez tué l’innocence: 0 jours, 11 heures et 37 minutes.
Je déglutis.
Je n’ai même pas droit à l’oubli.
J’ouvre l’inventaire et je saisis la corne.
Elle jaillit d’un coup, comme si elle attendait que ?a s'ouvre.
Je la rattrape de justesse.
Elle est lourde dans la main. Blanche, presque ivoire. Et pourtant, elle pulse d’une aura bleuatre, fine, vive, comme une veine sous la peau.
Je n’ai pas besoin d’être un mage pour comprendre.
Les descriptions n’exagéraient pas.
?a, c’est divin.
Et à peine j’ai le temps de l’observer que Scully saute dessus.
Elle rampe le long de la corne, la caresse du bout des phalanges, la renifle, comme un chien avec son os.
? Scully, non. ?
Elle croque la pointe.
Et elle l’avale.
Son aura verte s’amplifie d’un coup, comme une lampe qu’on branche sur une prise interdite. Elle tremble, elle se cambre, et sa machoire s’ouvre trop grand pour sa taille.
Elle mord.
Quand ses dents se plantent, des fissures de lumière indigo courent sur son petit corps desséché, comme des veines inversées.
La corne ne se casse pas.
Elle blanchit.
Elle fume.
Comme si on tirait son pouvoir hors de la matière.
La fumée s’arrache en filaments et rentre dans Scully par à-coups.
Elle avale la lumière en haletant.
Je tends la main, trop tard.
Un fragment se détache, pas un éclat net, un morceau, encore chargé.
If you encounter this narrative on Amazon, note that it's taken without the author's consent. Report it.
Je le rattrape.
Je le transfère dans l’inventaire.
Cette fois, ?a passe.
Le reste, lui, dispara?t.
La corne se vide, dispara?t comme neige au soleil.
En moins d’une minute, il ne reste rien dans ma main.
Scully rote.
Un rot d’outre-tombe.
Je lève la tête.
Mon interface blanchit.
La tache, celle qui bave d’habitude dans mes menus, se replie sur elle-même, se compacte, et devient un onglet propre.
Familier.
Je l'ouvre, déconcerté.
Un pop-up s’ouvre. L'écriture est différente. Plus froide. Plus inquiète. Comme si le système avait enfin trouvé un ton qui me ressemble.
? La logique du monde pleure. Vous avez nourri le vide avec la lumière. La pixie a cessé d’être un simple parasite pour devenir une Reine du Néant.
Attention: elle ne se contente plus de manger de la chair. Elle peut désormais dévorer l’espoir ou la joie des êtres proches pour renforcer sa magie. ?
Je baisse les yeux.
Scully a changé.
Ses ailes de papillon de nuit se sont fracturées en éclats de cristal noir qui flottent derrière elle, comme des débris en orbite. Ses yeux, autrefois vides, br?lent d’une lueur indigo, profonde, mauvaise.
Au-dessus d’elle, une barre violette clignote par intermittence, dispara?t une demi-seconde, puis reviens, comme si le monde hésitait à l’autoriser.
"Reine du Néant."
Une voix rompt le silence.
Une voix de fée, le genre qui te colle à l’oreille… sauf qu’on a remplacé la magie par un filtre de cauchemar.
? Hi hi hi… merci, mon Murphy. ?
? Scully? ?
Un frisson me traverse quand je prononce son nom.
? Oui. J’aime le nom que tu as choisi. ?
Elle penche la tête.
? Tu es mon Murphy. ?
?a n’a rien de mignon.
C’est une phrase de possession.
Je reste un instant sans voix, à essayer de ranger l’absurde dans une étagère mentale.
? Qu’est-ce que… Je comprends trop bien ce qui se passe et ?a m’énerve. ?
Elle rit. ?a ne sonne pas comme de la joie. ?a sonne comme une victoire.
? Hihi. La laisse que je t’ai passée au cou… aurait d? se détacher si tu avais obéi jusqu’au bout. ?
? Et maintenant? ?
Elle se rapproche.
? Ce festin que tu m'a offert, cette saveur, ce plaisir, ce pouvoir m’a donné d’autres options. Rester avec toi… c’est le désastre garanti. Hihi. Avec ce que j’ai dans le ventre, ma vengeance est devenue triviale, mais on fera un détour. Il y a toujours mes s?urs, là-bas. Je veux qu’elles me voient. Je veux qu’elles comprennent. ?
Elle souffle, presque tendre.
? Tu es mon Murphy. ?
Je sens mon estomac se nouer.
? Donc maintenant… tu es mon familier? ?
? Hihi. Si ?a te fait plaisir. J’ai traduit ?a en quelque chose que tu peux comprendre sur ton HUD. ?
Je me fige.
? Tu vois mon HUD? ?
? Oui. Hihi. ?
J’hésite.
L’instinct me dit de ne pas poser la question.
Comme si poser la question, c’était déjà perdre.
Je la pose quand même.
? Et si je refuse tout ?a? Tu étais un parasite. Tu t’es collée à moi. Tu m’as refilé une quête impossible. ?
Son sourire s’élargit.
Ses yeux indigo brillent.
Sa voix devient plus basse.
Plus lourde.
? Hihi… tu préfères que je te fasse une offre que tu ne pourras pas refuser? ?
Elle approche ses ailes.
Les éclats noirs vibrent.
? Regarde-moi, petit héros. Pourquoi trembles-tu? Ce que j’ai mangé, ce n’était pas juste une corne. C’était le droit de défier le destin. Sens cette vibration? C’est le pouvoir de ceux qui ne meurent jamais. Dis juste “oui”… et je ferai de ce monde ton terrain de jeu. ?
Elle se penche, comme pour une confidence.
? Et de toute fa?on… pas de retour en arrière. Hihi. ?
La voix d'APA résonne dans ma tête.
Pas celle d’APA qui bégaie.
L’autre.
Celui qui gère les ames.
"Il faut l’accepter et passer à autre chose."
J’ai envie de hurler “non”. De claquer une porte imaginaire. De faire mon protagoniste. Et puis je me rappelle que je n’ai même pas de bouton déconnexion. Alors oui. Je vais encore avaler le délire. Mais je note. ?a me servira quand j’aurai enfin le droit d’être en colère.
Un sourire se dessine sur ma bouche.
? Ok, Scully. Mais on va établir des règles. ?
? Hihi. ?

